Pas d'hyperliens. Des billets souvent dépourvus d'illustrations. Pas de sons ni de musique. Un texte peu aéré, voire indigeste. Un style... quel style ?
Je vous souhaite bien du courage.
L'auteur
Pas d'hyperliens. Des billets souvent dépourvus d'illustrations. Pas de sons ni de musique. Un texte peu aéré, voire indigeste. Un style... quel style ?
Je vous souhaite bien du courage.
L'auteur
A seule vertu de ce
billet — pour peu qu'il en ait une — pourrait être de mieux faire connaître un artiste trop méconnu sous nos contrées, alors que son œuvre est parmi les plus envoûtants qui
soient.
Mikhaïl Vroubel était un peintre russe né en 1856 et mort en 1910. Ses tableaux les plus réussis sont sans doute ceux issus de sa veine
symboliste. En les contemplant, on peut par certains côtés penser à Klimt ou à Moreau, mais notre Russe me semble-t-il apporte une vraie singularité. La plupart de ces œuvres ont un puissant caractère onirique, et frôlent même parfois le surréalisme. La créativité de l'artiste s'est également exprimée
à travers le vitrail, la sculpture et la céramique, dont on peut voir un exemple à la fin de ce billet.
À un sens si typiquement slave de l'emploi des couleurs (intensité, palette, associations), Vroubel ajoute parfois une alliance captivante,
qui combine des éléments purement figuratifs à d'autres frôlant l'abstraction.
C'est ce qui me fascine entre autres choses dans le Démon assis reproduit ici (grande huile exécutée en 1910, 114 x 211
cm, visible à la Galerie Tretiakov à Moscou).
Troublants également l'expression et le regard de ce démon, j'en reparlerai plus loin. Précisons avant cela que d'après Vroubel lui-même, un démon n'est pas un diable. Dans la mythologie grecque, un daimôn est un esprit qui
encadre les actions de l'homme. On ne peut alors s'empêcher de penser que l'attitude de ce démon reflète un certain découragement devant l'impossibilité et l'inanité de sa tâche : guider
l'humanité. Cette lasse créature, d'ailleurs représentée assise, c'est Sisyphe qui aurait eu la permission de faire une pause.
D'autres tableaux de ce peintre conjuguent réalisme et quasi-abstraction, comme vous pouvez le voir en particulier dans Petite fille sur
le fond d'un tapis persan et dans Lilas.
Un frappant point commun se dégage des personnages de Vroubel : l'expressivité empreinte de gravité des regards. Il est fort possible qu'il y ait un rapport entre cela et le fait que le peintre ait été atteint de troubles psychiques (il passa d'ailleurs les neuf dernières années de sa vie en institution psychiatrique). On ne peut alors que pertinemment citer Morstein-Klotz : « L'œil du modèle plonge dans l'âme du fou ». Son internement n'empêcha pas en tout cas Vroubel de peindre ; il n'y eut que la cécité qui parvint à contrecarrer le désir de création de ce fou accroché à son pinceau (« Attention, j'enlève l'échelle ! » ajouterait fort à propos la plus finaude de mes connaissances.) Dans un registre différent, le regard de la tête de lionne en majolique représentée ci-après impressionne également, au sens premier du terme.
Vroubel, comme tant d'autres, a connu des amours contrariées. Cette notion de difficulté à trouver l'âme sœur (l'une des plus
belles expressions de la langue française, ne trouvez-vous pas ?) peut être, assez aridement sans doute, affinée par les statistiques.
La nature a fait en sorte que nous ne tombions pas amoureux de toutes les personnes que nous croisons : ce serait alors, "de son point de
vue", éminemment contre-productif en termes d'efficacité dans la dissémination "raisonnée" de nos gènes ("raisonnée", car il faut tenir compte du long et lourd investissement personnel demandé
par l'éducation d'un enfant).
Fixons arbitrairement le taux de chance de succomber à l'attraction d'un partenaire potentiel à un pour mille (dans l'hypothèse où le couple
a la possibilité et le désir d'avoir une relation s'inscrivant dans la durée).
Au fil du temps de la vie commune, des incompatibilités pourront se révéler, suffisamment fortes parfois pour mener à une séparation.
Ainsi, le taux de probabilité pour véritablement trouver l'âme sœur qui permettra donc de s'inscrire dans la durée est bien plus faible que
le taux de départ de un pour mille. Disons bien cyniquement que le taux de déchet est élevé.
Il serait alors particulièrement romantique qu'un couple de ce genre si rare (« Toi c'est moi et moi c'est toi ») puisse avoir un rapport avec l'un des aspects les plus fascinants (et déroutants) de la
physique quantique.
Pour rappel, cette physique est celle qui régit la matière au-dessous d'un certain seuil de petitesse, celui de l'atome. À cette échelle,
les phénomènes familiers régentant notre macromonde ne s'appliquent plus et laissent place à d'autres bien plus déconcertants pour nos sens et notre bien nommé "sens commun". L'une de ces
étranges manifestations à nom intrication quantique. Citons à ce sujet le site futura-sciences.com :
« Deux systèmes physiques, comme deux particules, se retrouvent alors dans un état quantique dans lequel ils ne forment plus qu'un seul système
dans un certain sens subtil. Toute mesure sur l'un des systèmes affecte l'autre, et ce, quelle que soit la distance les séparant. Avant l'intrication, deux systèmes physiques
sans interactions sont dans des états quantiques indépendants, mais après l'intrication ces deux états sont en quelque sorte "emmêlés" et il n'est plus possible de décrire ces deux
systèmes de façon indépendante. C'est pourquoi des propriétés de non localité font leur apparition et la mesure sur l'un des systèmes influence instantanément l'autre système, même à des
années-lumière. »
Ainsi, il me paraîtrait bien doux que le "système physique" de la dame de mes pensées ne forme qu'un seul système avec le mien, à tel point que même séparés par une grande distance, nous nous influencions immanquablement l'un l'autre...
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.
’ARISTOLOCHE de la voisine ne manque pas
d’air.
Aucune référence ici à un sibyllin message ouï sur Radio Londres. Je veux dire plutôt qu’une belle plante prend ses aises sur mon balcon. Je la laisse faire cependant : cela me gêne, certes, mais si peu... Avouons qu’en outre, je ne peux négliger le fait que Madame Barbosa connaît de puissants moyens de rétorsion. Elle sait que je déteste l’opérette et n’hésiterait pas une seconde à laisser sournoisement La Veuve joyeuse envahir martialement et longuement mon espace vital. Une vraie torture, dont l’éprouvante éventualité me fait abdiquer toute velléité de balbutier la moindre remarque en croisant cette altière représentante de la Lusitanie intérieure.
La torture, plus généralement, peut d’ailleurs revêtir des formes d’une réjouissante diversité. Voici un domaine, vraiment, qui laisse confondu par l’ingéniosité et la remarquable inventivité dont l’homme peut parfois faire preuve. Et c’est tout à son honneur. Citons deux exemples parmi des milliers. Lors des guerres de religion en Europe, il est advenu qu’un ennemi capturé soit solidement attaché, et qu’ensuite deux vigoureux gaillards usant d’une scie de scieurs de long se mettent à le trancher de l’entrejambe jusqu’au cou. (Ceci, probablement, en sifflotant un air joyeux propre à soutenir leur effort. L’équivalent anachronique de La Veuve joyeuse devait fort bien faire l’affaire, et d’autant mieux si le supplicié était cocu.) Rien que de très banal me direz-vous. Certes, mais le mordant de l’affaire résidait également dans la position du patient : on l’attachait par les pieds à la verticale entre deux poteaux – la tête en bas donc. Intérêt majeur de la chose : le cerveau étant plus fortement oxygéné, le martyr restait en vie plus longtemps. Ainsi, il pouvait parfois survivre jusqu’à ce que la lame de la scie atteigne sa poitrine. C’est ce qui s’appelle littéralement faire durer le plaisir. Autre continent, autres mœurs : en Chine, une des formes d’exécution les plus raffinées avait nom lingchi. Il s’agissait là de découper vivant le condamné, le défi étant de retarder la mort le plus longtemps possible en ne s’attaquant pas aux organes vitaux, et en administrant judicieusement de l’opium.
Nonobstant, les barbares ne sont peut-être pas ceux que l’on croit : dans ce second exemple, il s’agissait d’une exécution, donc d’une sanction – effroyable, certes – infligée à un jugé coupable ; dans le premier cas, de la torture gratuite d’un innocent dont le seul tort était d’être tombé entre les mains des vainqueurs. On peut alors dans ce cas précis paraphraser Michaux et son Barbare en Asie. Par parenthèse, voici un ouvrage à la réputation bien surfaite à mon sens, et parsemé d’affirmations gratuites que l’on ne ressent pas comme étayées par une sensibilité ; on est là bien loin de Nicolas Bouvier.
L’homme a-t-il le monopole de la cruauté ? Faisons l’économie d’en tenter une définition et comparons avec nos amies les bêtes (j’aime bien ce genre d’expression toute faite qui ne veut au fond pas dire grand chose). Le requin blanc par exemple a une réputation bien entachée. Oui, mais quand il s’attaque à l’homme c’est par accident, par méprise, aucun sadisme là-dedans. La preuve, quand il engloutit une bouchée de chair humaine, il ressent semble-t-il une intense déception et n’y retourne pas : ce mets est environ deux fois moins calorique que son plat favori, la viande de phoque. Si le mordu meurt des suites de cette attaque (« C’est involontaire, vraiment… comment me faire pardonner ? »), c’est la faute à pas de chance.
Regagnons la terre ferme et attachons-nous aux chimpanzés : vrai qu’ils sont attachants justement. Il suffit d’évoquer Tarzan ou Daktari. Certes, mais ils sont parfois carnivores et tuent d’autres singes plus petits pour les dévorer. (Leurs cousins bonobos, si connus pour leurs mœurs paisibles dues à une agressivité régulée par le sexe [je simplifie] font de même.) Les chimpanzés pratiquent d’ailleurs le meurtre avec préméditation envers leurs congénères d’autres clans. Il s’agirait là de conquérir de nouveaux territoires.
Après les rapports entre groupes, tant chez les animaux que chez les humains, quid des rapports entre individus ? Il semblerait que nul groupe socialisé ne puisse échapper à la hiérarchisation. Ce qui nous amène à l’intéressante notion de dominant/dominé. Relatons une expérience scientifique faite il y a quelques années : des rats sont triés suivant le critère dominant/dominé justement. Puis on place un groupe de dominants et un rat dominé à proximité de nourriture, le fait intéressant étant que cette dernière est placée à l’extrémité d’un tuyau plongé dans l’eau. Le rat allant chercher l’aliment devra donc s’immerger, et ne pourra en outre manger sur place : il faut auparavant qu’il ressorte à l’air libre. On constate que le rat qui tente l’aventure est systématiquement celui préalablement repéré comme faisant partie des dominés. S’il ne veut pas plonger dans l’eau, ses congénères vont l’y contraindre en le mordant. Comme vous l’avez deviné, la pitance si péniblement rapportée est immédiatement confisquée par les rats dominants. Et la scène sera répétée à l’envi… Tout ceci est déjà digne d’intérêt, mais le plus riche d’enseignement est à venir : si l’on escamote de l’expérience le rat dominé… un rat dominant devient aussitôt dominé et doit se livrer au même esclavage sous peine d’être molesté (au vu de la longueur de ce billet, je crains d'ailleurs que vous aussi, lecteur, ne soyez de mots lestés).
Osons établir un parallèle avec notre société humaine, et certains comportements (dans l’entreprise, au sein du monde politique…) se dévoilent sous un éclairage nouveau.
Ceci donne l’envie de relater quelques effets de rapports sociaux assez extraordinaires d’un espace-temps non moins extraordinaire, celui de l’Inde des maharajahs, tel qu’il a pu être observé par Vitold de Golish : « [Le maharajah] ouvre la bouche et tire la langue. Avec d’infinies précautions, le préposé l’attrape avec ses doigts, toujours protégés par un mouchoir, la sort à son maximum et, à l’aide d’une raclette en or en forme de fer à cheval, gratte la couche pâteuse que les chaleurs des tropiques y déposent chaque nuit. Une même pellicule, bien que de moindre importance, se forme aussi à l’intérieur des paupières. Ce technicien retourne alors complètement chacune d’elles, la tend sur l’extrémité de son doigt et, repoussant l’œil au fond de l’orbite, la décape avec un petit grattoir. » Rapports de domination d’autant plus grands, comparativement aux rats, que nul besoin direct aussi vital que de la nourriture n’entre en jeu. Citons encore une observation faite par de Golish lors d’une promenade en groupe dans le palais : « Soudain, [le maharajah] s’immobilise et laisse un domestique, accouru avec un vase argenté, lui défaire le devant de ses jodhpours. Le préposé accroupi à ses pieds tient, entre le pouce et le majeur, le sexe princier à travers un mouchoir. C’est lui qui, la besogne terminée, d’un geste rapide le débarrasse de l’ultime goutte, tandis qu’un autre serviteur l’asperge d’eau parfumée à l’oranger. Après avoir saupoudré le membre avec du sable très fin, un troisième domestique le replace avec d’infinies précautions dans les jodhpours, aidé en cela d’un mouvement de reins du prince lui-même. » J’ai omis de préciser que dans un délicieux souci de délicatesse, dès que le prince a débuté sa miction, « tous les invités associés à la promenade se sont brusquement animés et ont aspiré d’une manière volontairement bruyante leur thé, afin de couvrir le son caractéristique fait par l’illustre liquide tombant à l’intérieur du vase. »
Cette prévenance peut rappeler une anecdote démontrant l’écrasante supériorité de la diplomatie française sur celle des autres pays, et soulignant une nouvelle fois la prégnance des rapports de hiérarchie. Lors d’une réunion autour d’une table rassemblant la reine d’Angleterre et des diplomates de divers pays, il advint que la souveraine émit une sonore flatulence ; sa place étant au bout de la table, aucun doute n’était possible sur l’identité de la responsable. Les diplomates furent pétrifiés par la gêne. Seul le représentant français eut alors la présence d’esprit de se lever et de déclarer : « Veuillez m’excuser, Votre Majesté. » Il fut, paraît-il, remercié par un gracieux sourire de la part de la reine.
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.
N jardinier bien informé de mes amis vient de
m’apprendre qu’à raison d'une moyenne d'une tonne par hectare (quatre à cinq tonnes parfois), le poids total des lombrics en France est de 100 à 200 millions de tonnes, soit trente-trois à
soixante-six fois le poids total des Français (évalué à trois millions de tonnes) : ils constituent ainsi la première masse de protéines du globe et représentent 80 % du poids global des
animaux terrestres, humanité incluse. D’où il découle la confirmation que les Français peuvent en faire des tonnes, mais également – si l’on pousse hardiment le raisonnement –, que l’homme peut
parfaitement n’être considéré que comme une masse secondaire de protéines. On pourrait objecter que le filtre quantitatif manque de finesse : quid des critères qualitatifs et gustatifs ?
De lointaines lectures de l'âge tendre me revient en mémoire l’expression « long cochon », désignant la chair humaine en tant que plat de résistance. À lire la première fois ces deux mots
étrangement associés, le souffle à l’enfant un instant manquait, les yeux s’écarquillaient : ce devait être au sein de quelque récit d’aventures dans les mers du Sud, au détour d’une description
d’un banquet d’anthropophages sobrement vêtus d’un jupon de fibres de coco (le plus haut en grade – car sans doute unique détenteur des secrets de l’assaisonnement – arborant
infailliblement un os fiché en travers de la cloison nasale, possible métacarpe du capitaine Cook lui-même, relique dont la mère éplorée d’icelui aurait fait pieux et bon [mais certainement pas
meilleur] usage). Chez ces peuplades antipodiques, traditionnellement, la mise à mort (il serait plus juste d’écrire « l’abattage ») s’effectuait par l’intermédiaire d’un casse-tête,
dont les Chinois ne détiennent d’ailleurs aucunement l’apanage, rappelez-vous vos derniers démêlés avec un formulaire administratif tant soit peu retors. Pour conclure sur le sort du susdit
capitaine, avouons qu’il avait quelque peu cherché les ennuis, parcourant la moitié du globe pour provoquer un chef cuisinier (« cook ») concurrent. Il aurait dû auparavant mieux se
renseigner sur les mœurs culinaires indigènes.
Sous nos latitudes, le modus operandi de la mise à mort diffère quelque peu ; on préfère l’option égorgement avec une lame de bon acier – et peu importe qu'il ne soit ni de Damas, ni de Tolède ni de Solingen. Si d’aventure vous avez pu assister à l’exécution d’un Sus scrofa domesticus (autrement nommé « cochon domestique », voire « Tancrède » ou « Bérénice » si l’éleveur s’est montré imaginatif et affectueux), vous savez que l’étape quasiment concommitante au plantage du couteau du tueur dans le cou de la victime est la collecte du sang. Au fin fond de la campagne limousine, on a même conservé la tradition que c’est une femme qui doit remuer le rouge butin qui s’écoule dans le seau, et qu’il faut qu'elle procède à mains nues pour éviter que ne caille ce qui transmutera de butin à boudin. Pourquoi une femme, et pourquoi à mains nues ? Le tabou à la vie dure, comme on disait à Saint-Germain-des-Prés.
On a d'ailleurs célébré il y a peu le cinquantenaire de la mort de Vian, figure tutélaire (et ange titulaire ?) du lieu et de l’époque. Lisez ou relisez sa nouvelle de jeunesse Le Voyage à Khonostrov : ce n’est certes pas de la grande littérature, mais c’est bien réjouissant de férocité froide et de tuerie des conventions...
Dans un autre registre, chaque fois que, en attente sur un quai du métro, le regard s’attarde sur les pneus de l’engin (des pneus « classiques » et, perpendiculairement, des sortes de pneus de guidage), on peut penser à Vian et au fait que, ingénieur de formation, il avait aussi participé à créer ce dispositif. Dans ce lieu, l'attention pourra parfois également être attirée par un infime mouvement au niveau de la voie, à l’entrée du sombre tunnel : un grillon est juché sur l'un des rails. Est-il suicidaire ? Curiosité attisée, il faut se résoudre alors à ne pas monter dans la rame pour en avoir le cœur net : non, finalement l’orthoptère s’est réfugié hors d’atteinte dans une quelconque anfractuosité, juste avant que le convoi ne redémarre. C’est que le grillon (ou la sauterelle…) a parfois réellement des tendances suicidaires. La faute à Spinochordodes tellinii. Ce petit ver connaît un cycle de vie très particulier, le stade le plus surprenant dans son karma se situant à la fin de son existence larvaire. Jusqu’ici, il vivait sa vie en tant que parasite bien à l’abri dans l’organisme de son hébergeur. Cependant, ayant atteint une taille trop grande, arrive le moment où il doit quitter son hôte. La difficulté étant de devoir rejoindre un milieu aquatique, seul à lui convenir à ce stade de son développement. Survient alors l'extraordinaire : ce petit ver prend littéralement possession de son hôte et parvient à lui dicter précisément sa conduite, à savoir… aller se suicider ! Il y parvient grâce à la diffusion de protéines bien spécifiques, qui miment celles de l’organisme du grillon : elles agissent alors sur le système nerveux central de l’animal. Spinochordodes tellinii peut alors ordonner très clairement ce qu’il veut faire faire à son hôte (bien loin de Boris Vian / Bison ravi mais somme toute proche du zombie ravi), en l’occurrence le faire plonger dans le premier ruisseau venu : il constituera alors une proie de premier choix pour une grenouille ou un poisson. Il lui faudra ensuite s’extirper de ce qu'il reste du grillon et remonter le tube digestif de son nouvel hôte jusqu’à la sortie. Cette minuscule mais exaltante existence peut nous délivrer un enseignement bien utile. Il faut ainsi passer la consigne : vermifugeons nos dirigeants et nos généraux, qui semblent parfois avoir des comportements hors de toute raison, à croire qu’ils sont téléguidés par des lobbies peu soucieux de l’intérêt public, ou pire par des déments. Le jus d'ail est justement – paraît-il – un excellent vermifuge. Le défi sera de leur en faire ingérer des quantités respectables, et cela de manière préventive. (Si Spinochordodes tellinii a déjà atteint les centres de contrôle, il est évidemment trop tard.) Sous prétexte de la dégustation d’une liqueur locale peut-être ? En tout cas pour ma part, la prochaine fois que des politiques me serreront la main lors d’une campagne électorale, je réserverai ma voix à celui qui aura l’haleine la plus aillée. Question de bon sens, voire de survie collective ; je vous incite d'ailleurs à revisionner Docteur Folamour.
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.
L est des noms qui intriguent de par leur consonance
même. Parmi ceux-là on peut inclure « Baranoff-Rossiné ». Son porteur est surtout connu des amateurs d’art comme ayant été l’un des chefs de file de
l’Avant-garde russe au début du siècle dernier. Parmi vous, lecteurs, certains peut-être n’ont pu réprimer un bâillement. Sans doute parce qu’ils ne sont attirés ni par cette époque, ni par la
Russie, ni par l’art. Et pourtant, Baranoff-Rossiné est éminemment digne d’intérêt, car il n’était prisonnier ni d’un espace-temps, ni d’une forme d’art particulière : c’était un créateur libre
dans la pleine acception du terme, qui ne s’est d’ailleurs pas cantonné au seul domaine pictural, ainsi que nous le verrons plus loin.
Mais revenons pour l’instant à ce nom composé si curieusement, aussi bancal et improbable que le
seraient « Rimski d’Urville » ou « Dumont-Korsakov ». Né Lev Baranov en Ukraine en 1888, notre homme part pour Paris en 1910 et se fait appeler « Daniel Rossiné ». Influencé
par le cubisme et ses rejetons, tout en étant intéressé à la fois par la peinture, la sculpture et la musique, il affirme son originalité dès l'exposition de sa Symphonie n° 2,
sculpture polychrome faite d'« assemblages paradoxaux » qui soulèvera de nombreuses critiques moqueuses et attirera l’attention d’Apollinaire, entre autres.
Cette œuvre a disparu semble-t-il ; on peut peut-être s’en faire une idée en contemplant la
Symphonie n° 1 conservée au MoMA de New York. Vers 1915-1917, l’artiste donne une autre preuve de sa hardiesse créative en donnant le premier concert d’une invention délicieuse, le
« piano optophonique », associant audacieusement sons et couleurs. En voici une description : « Imaginez que chaque touche d'un clavier de piano d'orgue immobilise dans une
position choisie, ou fasse mouvoir plus ou moins rapidement un élément déterminé dans un ensemble de filtres transparents qu'un faisceau de lumière blanche traverse. Les filtres lumineux sont de
plusieurs sortes : des filtres simplement colorés, des filtres comportant des éléments graphiques, d'autres enfin comportant des formes colorées à contours définis. »
Du
psychédélisme en pleine Première Guerre mondiale… Rêvons un peu et imaginons ce curieux piano métissé avec le « piano à coquetèles » de L’écume des jours… Quel génie alors que celui de
l’homme, quel grand pas en avant dans l’histoire du monde, quelle jouissance pour l’ouïe, la vue et les papilles de l’épicurien, calé dans le cuir de son fauteuil club… L’inventivité de
Baranoff-Rossiné a engendré d’autres pépites : citons sa tentative d'appliquer l'art des couleurs à l'art militaire par la technique du « camouflage pointilliste », également nommée
« procédé Caméléon » – objet d'un accord de commercialisation avec Robert Delaunay –,
son « Photochromomètre » permettant de déterminer la qualité d’une pierre précieuse, son « Multiperco » pour fabriquer, stériliser et distribuer des boissons gazeuses… Sa mort prématurée dans les
années 40 nous a certainement privés de nombre d'autres merveilles propres à nous enchanter.
Il est en tout cas bien tentant d’associer la fertilité de son esprit à celui du tchernozium de son pays natal, et la richesse de ce
même terreau à la valeur de ses productions sur le marché de l’art, dorénavant si bien reconnue par certains qu’en 2008 l’une des ses peintures s’est vendue chez Christie's à Londres plus de
trois millions d’euros.
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.
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