Mardi 17 août 2010 2 17 /08 /Août /2010 23:42

ÈS que vous le pourrez – ce soir peut-être – courez au Portugal. De bonnes raisons pour cela : l’exotisme y est assuré, le paludisme proscrit, le nomadisme toléré. Louis Pasteur aurait vu en ce pays (nous y reviendrons), une éclatante démonstration d’une de ses premières découvertes – d’ailleurs largement plus ignorée que d’autres qu’il a effectuées, fermentation, vie microbienne et vaccination antirabique en tête –, la chiralité. Pour être précis, Pasteur est plutôt le père de la stéréochimie, ayant identifié de nouvelles applications en chimie de cette notion antérieurement connue. Mais qu’est-ce donc que la chiralité ? C’est assez simplement la propriété que possède un objet ou un système s’il constitue l’image miroir d’un autre objet ou système avec lequel il ne se confond pas. De tels objets se présentent alors sous deux formes, qui sont l’image miroir l’une de l'autre. L’exemple type est constitué par vos oreilles, la gauche n’étant pas superposable à la droite (si elle l’est, tancez vos géniteurs). C'est le même principe pour les molécules : lorsque l’une d’elles possède une symétrie assez basse, elle existe nécessairement en deux versions, pouvant cependant être différenciées par une propriété optique, la déviation de la lumière polarisée : l'un des composés la dévie à gauche et l'autre à droite. Ainsi, l'acide tartrique se présente en double variante, lévogyre et dextrogyre. Ces propriétés sont largement utilisées dans l’industrie chimique, agroalimentaire et pharmaceutique. Le plus intéressant et mystérieux est sans doute à venir : les acides aminés « naturels » constitutifs des êtres vivants ont privilégié la forme lévogyre (« tournant à gauche » donc). Pourquoi cette prééminence d’une forme sur l’autre ? On pense, sans certitude, que la nature a favorisé l’économie de moyens et la praticité. Établissons un parallèle avec les aiguilles des montres et horloges : elles tournent toutes dans le sens… des aiguilles d’une montre justement. Cela est probablement pure convention ; on pourrait imaginer qu’elles progressent dans l’autre sens, et, surtout, que les deux systèmes coexistent sur Terre. Quelle perte d’énergie, de temps et d’argent alors pour les fabricants de pendules, que de tracas en perspective pour les professeurs de trigonométrie (le mien m’en avait pourtant un temps causés de fort nombreux, mais je ne suis pas rancunier)...

Revenons à présent au Portugal. Ce pays est le correspondant chiral du nôtre, ce qui aurait donc réjoui Pasteur : il y a de grandes ressemblances, mais il n’y a pas correspondance. Plusieurs éléments viennent appuyer cette affirmation.

Étudions en premier le cas de la tauromachie. Chez nous on épuise le taureau avec des picadors montés sur des bêtes caparaçonnées. Dans une arène portugaise le cheval n’est pas protégé. Le couple qu’il forme avec son cavalier y gagne une grâce incomparable. Autre différence, le taureau n’y est pas exécuté d’un coup d’épée. Un faux matamore (mais un vrai brave) se contente de le provoquer en s’approchant de lui, bombant le torse et les mains sur les hanches,  puis tente de stopper sa charge frontale à mains nues. (Dans ce fier pays, on sait vraiment ce que veut dire « prendre le taureau par les cornes ».) Pour mener à bien cette ambitieuse mission c’est très simple, il suffit à l’intrépide de se coiffer d’une sorte de bonnet à pompon pendouillant – assez ridicule il faut bien l’avouer. J’ai d’abord cru à un couvre-chef sortant littéralement de l’ordinaire, accessoire thaumaturgique indispensable à qui voudrait mener pareille entreprise. Que nenni, il est tout à fait commun, nos grand-mères portaient probablement le même sous leurs couettes en duvet d’eider, les nuits de gel à pierre fendre. Vous remarquerez sur la photo que notre casse-cou se fait habituellement accompagner dans l’arène par une bande d’amis, sans doute rencontrés la veille au soir à la buvette, et qu’il a convaincus, vapeurs d’alcool aidant, de l’accompagner dans cette équipée. Dégrisés et lucidité retrouvée, ils tentent, semble-t-il, de trouver protection derrière leur hardi chef de file. Je crois que c’est surtout parce qu’ils n’ont pas eu le temps de passer chez le marchand de bonnets.

 

Continuons de répertorier ce qui distingue le pays de Pessoa et citons la bande blanche peinte sur le sol au niveau d’un stop. On s’attendrait à ce que, comme chez nous, celle-ci représente une sorte de barrière virtuelle devant laquelle stopper son véhicule avant de s’engager plus avant. Pas du tout. Là-bas, cette bande n’est pas tracée sur votre route, mais sur celle où vous désirez vous engager, et de surcroît elle est peinte dans votre axe. Comme si, en quelque sorte, c’était au véhicule prioritaire que l’on désirait intimer l’ordre de marquer l’arrêt... Autre différence remarquable, celle affectant certains lits. Imaginez des pieds se prolongeant vers le haut, d’environ un mètre au-dessus du matelas. À tel point que l’on peut croire que ce sont les pieds légitimes qui sont décoratifs, et que ces grandes excroissances usurpent la fonction du piétement. Ainsi, lorsque vous êtes allongé, il peut vous sembler, par un étrange processus d’inversion, que votre lit est collé au plafond et que vous allez chuter vers ce qui paraît être le sol. Au Portugal, Little Nemo aurait eu les pires difficultés pour se rendre chaque nuit à Slumberland… Mais poursuivons l’établissement pour nos nations respectives de notre inventaire d’images miroir (Pasteur aurait plutôt employé les termes « molécules éniantomères ») : dans nos contrées, la retransmission télévisée de l’arrivée à l’aéroport d’un nouvel entraîneur de football – pour autant qu’on estime que ce sujet mérite tant d’égards – pourra être interrompue par l’interview en direct d’un ancien Premier ministre. À Lisbonne ce sera l’inverse... N’omettons pas non plus de mentionner le superbe carrelage décoratif (« azulejos ») vu au hasard des rues : ici on en revêt avec de pâles équivalents les murs intérieurs, là-bas on en recouvre l’extérieur des habitations. Dans un autre registre, l’amabilité rarement démentie des serveurs dans les bars et restaurants sera également pour nous sujet d’étonnement ; la générosité des portions dans ces derniers lieux en sera un autre, à tel point que sur la carte vous noterez la possibilité de commander des demi-portions, comme le faisait d’ailleurs, dans un autre répertoire, un ancien adjudant-chef que j'ai bien connu. Terminons notre relevé par les monuments aux morts, permettant ainsi miséricordieusement aux « tombés pour la patrie » d’être justement enfin relevés : nous les représentons comme des allégories de la souffrance, le soldat généralement figuré étant l’image même du désespoir. Les Portugais, ayant été relativement peu impliqués durant la Première Guerre mondiale, et neutres durant la Seconde, préfèrent au contraire représenter des combattants héroïques de leurs conflits coloniaux, arborant au choix un air martial, terrible ou triomphant.

Courez au Portugal, et lorsque vous reviendrez – puisqu’il paraît que l’on revient de tout –, ne manquez pas, après enquête, de révéler pourquoi les ailes des moulins y arborent des sortes de cruches de terre cuite. J’ai eu droit à plusieurs explications, au choix poétiques ou triviales ; j’attends la vôtre avec intérêt.

 

 

Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.

 

Par Lazare
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Mardi 17 août 2010 2 17 /08 /Août /2010 23:40

OMMES-nous seuls dans l’Univers ? À cette térébrante question (que nous nous posons finalement si rarement au cours d’une vie, tant nous sommes accaparés par d’autres – autrement plus fondamentales –, comme décider qui mérite (?) d’être éliminé dans la dernière émission de téléréalité à la mode, comme savoir comment annoncer au boucher que son tendron de veau était ma foi bien dur sous la dent, comme arrêter si à sa cravate mieux vaudrait faire un nœud Windsor ou un nœud Onassis), à cette térébrante question donc, nouvel élément de réponse. Jusqu’ici, un assez large consensus semblait prévaloir parmi les scientifiques pour affirmer, équations et statistiques à l’appui, que des conditions propices à la vie devaient se trouver présentes en très grand nombre au sein des galaxies. Mais le propre du chercheur – et qu’il soit entomologiste ou non importe peu – est de chercher la petite bête. Nouvelles hypothèses, nouvelles données et nouveaux modèles : il semblerait finalement que la vie soit quelque chose d’extraordinairement rare dans le cosmos, ou pour mieux dire improbable, du moins la vie fondée sur le carbone : car, peut-être le saviez-vous, votre chimie la plus intime est fondée sur ce corps métalloïde ; la mienne également m’assure-t-on. Ainsi, respectivement, les briques de base fondant votre molle carcasse et celles sculptant un corps d’adonis [je parle bien sûr en l’espèce du papillon du même nom] sont donc peu ou prou les mêmes que celles constitutives de l’Hibiscus syriacus, du tadorne d’Australie ou même du diamant que vous venez d’offrir avec libéralité à votre légitime (l'améthyste sera destinée à votre maîtresse, l’inverse étant parfaitement immoral).

Les scientifiques se sont donc aperçus que l’apparition et la diversité de la vie – fondée sur le carbone donc – étaient déterminées par de multiples facteurs : distance d’éloignement par rapport au soleil (et ipso facto température permettant de trouver de l’eau sous forme liquide), régularité de l’orbite, activité tellurique, et quelques autres encore… L’un des critères « utiles » serait également la présence d’une lune : la nôtre est ainsi bien arrangeante, puisqu’elle permet à la Terre de conserver une inclinaison stable sur son axe. Les saisons peuvent ainsi se succéder, ce qui est très commode, pensez seulement à la culture des artichauts. (Par parenthèse, lors de votre prochain repas avec un échantillon d’adultes normalement constitués, posez la question [entre la poire et le fromage, et n’hésitez pas à inverser les deux termes si vous êtes sensible à la logique gastronomique] de savoir pour quelle raison notre planète connaît des saisons : vous serez étonné(e) par la fantaisie des réponses et le faible nombre de questionnés mettant en avant l’inclinaison de la Terre sur son axe…) En 1889, Jules Verne a publié Sans Dessus dessous (la graphie légitime de l’expression étant « sens dessus dessous », voire « c’en dessus dessous », plus logique encore…), récit dans lequel il imaginait que le Gun Club (rappelez-vous, le club qui avait financé le canon géant dans De la Terre à la Lune) décide de redresser l'axe de la Terre à l'aide, là encore, d'un énorme canon : il fallait pour cela détruire la Lune. Il y a quelques années, un scientifique avait lui aussi émis cette idée, tout à fait sérieusement pour sa part. J’avoue ne plus me souvenir pourquoi il voulait décrocher la lune, en tout cas avouons que pour vouloir envisager cette expression au sens littéral il fallait être c… comme la lune justement. Et puis plus de Lune, cela signifierait la fin d’une des idées les plus romantiques qui ait jamais été émise par un homme : l'empereur moghol Shâh Jahân est connu pour avoir édifié le Taj Mahal, mausolée dédié à son épouse adorée, morte en mettant au monde leur quatorzième enfant. Une légende court depuis longtemps au sujet d’un pendant du célèbre monument de marbre blanc, de l’autre côté de la rivière le bordant : Shâh Jahân aurait en effet prévu d’édifier un Taj Mahal noir. Nulle trace n’en ayant été trouvée lors de fouilles archéologiques, un chercheur a alors émis l’hypothèse qu’au lieu d’un sombre édifice symétrique, il fallait plutôt imaginer un immense jardin et surtout un grand bassin. Représentez-vous ainsi, par les nuits de pleine lune, l’empereur se rendant au bord de la pièce d’eau bordée de marbre, contemplant le Taj Mahal blanc et son reflet inversé dans le noir de l’onde, et pleurant sa bien-aimée… La légende veut aussi que Shâh Jahân, une fois le monument achevé, et désireux que nul ne puisse en construire d’aussi beau, ait ordonné de faire trancher les mains de ses bâtisseurs. L’amour et le chagrin peuvent mener à de peu ragoûtantes extrémités – ou, pour le dire autrement, à de répugnants moignons.

Délaissons cette sinistre chimère que serait la disparition de Séléné, et penchons-nous plutôt sur le panier que votre serviteur a tôt ce matin empli de rosés-des-prés, que je vais d'ailleurs m’empresser de faire passer à la poêle de vie à trépas. (À propos, à quel moment précis peut-on considérer qu’un champignon est ou n’est plus vivant ? Si pour un quidam, à défaut de lui croquer la phalangette, on peut se contenter de consulter la rubrique nécrologique, si pour un peintre un peu réputé il suffit de constater que sa cote se met brusquement à grimper, quid du moment exact de la mort de l’algue brune ou de celui du trépas du pétoncle ?) Le rosé-des-prés, aussi connu sous le nom d’agaric champêtre, a pour cousin l’agaric des trottoirs. J’ai une tendresse toute particulière pour ce dernier, petit être chétif néanmoins capable dans nos rues de percer le bitume – fût-il de Judée – parcouru par nos pinceaux. C’est peut-être cette étonnante vigueur qui lui a permis d’entrer, autrefois, dans la composition de la thériaque, censée lutter contre venins, poisons et douleurs. Des dizaines d’ingrédients la composant, retenons la vipère séchée, la racine d’aristoloche, l’opoponax et le rhapontix. L'évocation de cet électuaire me pousse à citer un extrait des mémoires de Chateaubriand (il y parle d’orviétan plutôt que de thériaque, mais l’idée est la même) : « Un marchand d'orviétan passa dans le village ; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux charlatans : il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en vingt-quatre heures. » Je vous laisse le soin d’adapter la phrase à notre époque en remplaçant les termes « médecins », « charlatans » et « empirique » par ceux qui vous sembleront les mieux adaptés.

  

Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.

Par Lazare
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