Lundi 23 août 2010 1 23 /08 /Août /2010 00:00
n jardinier bien informé de mes amis vient de m’apprendre qu’à raison d'une moyenne d'une tonne par hectare (quatre à cinq tonnes parfois), le poids total des lombrics en France est de 100 à 200 millions de tonnes, soit trente-trois à soixante-six fois le poids total des Français (évalué à trois millions de tonnes) : ils constituent ainsi la première masse de protéines du globe et représentent 80 % du poids global des animaux terrestres, humanité incluse. D’où il appert que d’une part il se confirme que les Français peuvent en faire des tonnes, ce qui n’offre peut-être à l’informé rien de bien nouveau, mais également – si l’on pousse hardiment le raisonnement –, que l’homme peut parfaitement n’être considéré que comme une masse secondaire de protéines. On pourrait objecter que le filtre quantitatif manque de finesse : quid des critères qualitatifs et gustatifs ? De lointaines lectures (en provenance d’une exotique époque où la fabrication d’une cabane tenait lieu de projet pour l’entièreté d’un été, d’un temps où la lecture de Verne, Curwood ou London apparaissait pour un jeune lecteur comme allant de soi), me revient en mémoire l’expression « long cochon », désignant la chair humaine en tant que plat de résistance. À lire la première fois ces deux mots étrangement associés, le souffle à l’enfant un instant manquait, les yeux s’écarquillaient : ce devait être au sein de quelque récit d’aventures dans les mers du Sud, au détour d’une description d’un banquet d’anthropophages sobrement vêtus d’un jupon de fibres de coco (le plus haut en grade – car sans doute  unique détenteur des secrets de l’assaisonnement – arborant infailliblement un os fiché en travers de la cloison nasale, possible métacarpe du capitaine Cook lui-même, relique dont la mère éplorée d’icelui aurait fait pieux et bon [mais certainement pas meilleur] usage). Chez ces peuplades antipodiques, traditionnellement, la mise à mort (il serait plus juste d’écrire « l’abattage ») s’effectuait par l’intermédiaire d’un casse-tête, dont les chinois ne détiennent d’ailleurs aucunement l’apanage, rappelez-vous quand vous avez dû remplir votre dernière déclaration d’impôt. Pour conclure sur le sort du susdit capitaine, avouons qu’il avait quelque peu cherché les ennuis, parcourant la moitié du globe pour provoquer un chef cuisinier (« cook ») concurrent. Il aurait dû auparavant mieux se renseigner sur les mœurs culinaires indigènes.
Sous nos latitudes le modus operandi de la mise à mort diffère quelque peu, on préfère l’option égorgement à la lame d’acier, fût-elle de Damas, de Tolède ou de Laguiole. Si d’aventure vous avez pu assister à l’exécution d’un Sus scrofa domesticus (autrement nommé « cochon domestique », voire « Tancrède » ou « Bérénice » si l’éleveur s’est montré imaginatif et affectueux), vous savez que l’étape quasiment concommitante au plantage du couteau du tueur dans le cou de la victime est la collecte du sang. Au fin fond de la campagne limousine, on a même conservé la tradition que c’est une femme qui doit remuer le rouge butin qui s’écoule dans le seau, et qu’elle doit le remuer à mains nues pour éviter que ne caille ce qui transmutera de butin à boudin. Pourquoi une femme, et pourquoi à mains nues ? Le tabou à la vie dure, comme on disait à Saint-Germain-des-Prés.
On célèbre d’ailleurs cette année le cinquantenaire de la mort de Vian, figure tutélaire (et ange titulaire ?) de l’endroit et de l’époque. Lisez ou relisez sa nouvelle de jeunesse « Le voyage à Khonostrov » : ce n’est certes pas de la grande littérature, mais tudieu que c’est réjouissant de férocité froide et de tuerie des conventions. Chaque fois que, en attente sur un quai du métro, mon regard s’attarde sur les pneus de l’engin (des pneus « classiques » et, perpendiculairement, des sortes de pneus de guidage), je pense à Vian et au fait que, ingénieur de formation, il avait aussi créé ce dispositif. À la manière de Dutronc, j’y pense puis j’oublie, mon attention pouvant par exemple être attirée par un infime mouvement entre les rails, à l’entrée du sombre tunnel : un grillon. L’inconscient est maintenant juché sur un des rails. Est-il suicidaire ? Curiosité attisée, il faut se décider alors à ne pas monter dans la rame pour en avoir le cœur net : non, finalement l’orthoptère s’est réfugié hors d’atteinte dans une quelconque anfractuosité, juste avant que le convoi ne redémarre. C’est que, bien vrai, le grillon (ou la sauterelle…) montre parfois des tendances suicidaires. La faute à Spinochordodes tellinii. Ce petit ver connaît un cycle de vie très particulier : le stade le plus extraordinaire sans doute dans son karma se situant à la fin de son existence larvaire. Jusqu’ici, il vivait sa vie en tant que parasite bien à l’abri dans l’organisme de son hébergeur. Cependant, ayant atteint une taille trop grande, arrive le moment où il doit quitter son hôte. La difficulté étant de devoir rejoindre un milieu aquatique, seul à lui convenir à ce stade de son développement. Là survient l’extraordinaire : ce petit ver prend littéralement possession de son hôte et parvient à lui dicter précisément sa conduite, à savoir… aller se suicider ! Il y parvient grâce à la diffusion de protéines bien spécifiques, qui miment celles de l’organisme du grillon : elles agissent alors sur le système nerveux central de l’animal. Spinochordodes tellinii peut alors ordonner très clairement ce qu’il veut faire faire à son hôte (bien loin de Boris Vian / Bison ravi mais somme toute proche du zombie ravi), en l’occurrence le faire plonger dans le premier ruisseau venu : il constituera une proie de premier choix pour une grenouille ou un poisson. Il lui faudra ensuite s’extirper de ce qui reste du grillon et remonter le tube digestif de son nouvel hôte jusqu’à la sortie. Cette minuscule mais exaltante existence peut nous délivrer un enseignement bien utile. Il faut ainsi passer la consigne : vermifugeons nos dirigeants ou nos généraux, qui semblent parfois avoir des comportements hors de toute raison, à croire qu’ils sont téléguidés par des lobbies peu soucieux de l’intérêt public, ou pire par des déments. Le jus d'ail est justement – paraît-il – un excellent vermifuge. Le défi sera de leur en faire ingérer des quantités respectables, et cela de manière préventive. (Si Spinochordodes tellinii a déjà atteint les centres de contrôle c’est évidemment trop tard.) Sous prétexte de la dégustation d’une liqueur locale peut-être ? En tout cas pour ma part, la prochaine fois que des politiques me serreront la main lors d’une campagne électorale, je réserverai ma voix à celui qui aura l’haleine la plus aillée. Question de bon sens voire de survie collective, je vous incite d'ailleurs à revisionner « Docteur Folamour »...
 Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.

N jardinier bien informé de mes amis vient de m’apprendre qu’à raison d'une moyenne d'une tonne par hectare (quatre à cinq tonnes parfois), le poids total des lombrics en France est de 100 à 200 millions de tonnes, soit trente-trois à soixante-six fois le poids total des Français (évalué à trois millions de tonnes) : ils constituent ainsi la première masse de protéines du globe et représentent 80 % du poids global des animaux terrestres, humanité incluse. D’où il découle la confirmation que les Français peuvent en faire des tonnes, mais également – si l’on pousse hardiment le raisonnement –, que l’homme peut parfaitement n’être considéré que comme une masse secondaire de protéines. On pourrait objecter que le filtre quantitatif manque de finesse : quid des critères qualitatifs et gustatifs ? De lointaines lectures de l'âge tendre me revient en mémoire l’expression « long cochon », désignant la chair humaine en tant que plat de résistance. À lire la première fois ces deux mots étrangement associés, le souffle à l’enfant un instant manquait, les yeux s’écarquillaient : ce devait être au sein de quelque récit d’aventures dans les mers du Sud, au détour d’une description d’un banquet d’anthropophages sobrement vêtus d’un jupon de fibres de coco (le plus haut en grade – car sans doute  unique détenteur des secrets de l’assaisonnement – arborant infailliblement un os fiché en travers de la cloison nasale, possible métacarpe du capitaine Cook lui-même, relique dont la mère éplorée d’icelui aurait fait pieux et bon [mais certainement pas meilleur] usage). Chez ces peuplades antipodiques, traditionnellement, la mise à mort (il serait plus juste d’écrire « l’abattage ») s’effectuait par l’intermédiaire d’un casse-tête, dont les Chinois ne détiennent d’ailleurs aucunement l’apanage, rappelez-vous vos derniers démêlés avec un formulaire administratif tant soit peu retors. Pour conclure sur le sort du susdit capitaine, avouons qu’il avait quelque peu cherché les ennuis, parcourant la moitié du globe pour provoquer un chef cuisinier (« cook ») concurrent. Il aurait dû auparavant mieux se renseigner sur les mœurs culinaires indigènes.

Sous nos latitudes, le modus operandi de la mise à mort diffère quelque peu ; on préfère l’option égorgement avec une lame de bon acier – et peu importe qu'il ne soit ni de Damas, ni de Tolède ni de Solingen. Si d’aventure vous avez pu assister à l’exécution d’un Sus scrofa domesticus (autrement nommé « cochon domestique », voire « Tancrède » ou « Bérénice » si l’éleveur s’est montré imaginatif et affectueux), vous savez que l’étape quasiment concommitante au plantage du couteau du tueur dans le cou de la victime est la collecte du sang. Au fin fond de la campagne limousine, on a même conservé la tradition que c’est une femme qui doit remuer le rouge butin qui s’écoule dans le seau, et qu’il faut qu'elle procède à mains nues pour éviter que ne caille ce qui transmutera de butin à boudin. Pourquoi une femme, et pourquoi à mains nues ? Le tabou à la vie dure, comme on disait à Saint-Germain-des-Prés.

On a d'ailleurs célébré il y a peu le cinquantenaire de la mort de Vian, figure tutélaire (et ange titulaire ?) du lieu et de l’époque. Lisez ou relisez sa nouvelle de jeunesse Le Voyage à Khonostrov : ce n’est certes pas de la grande littérature, mais c’est bien réjouissant de férocité froide et de tuerie des conventions...

Dans un autre registre, chaque fois que, en attente sur un quai du métro, le regard s’attarde sur les pneus de l’engin (des pneus « classiques » et, perpendiculairement, des sortes de pneus de guidage), on peut penser à Vian et au fait que, ingénieur de formation, il avait aussi participé à créer ce dispositif. Dans ce lieu, l'attention pourra parfois également être attirée par un infime mouvement au niveau de la voie, à l’entrée du sombre tunnel : un grillon est juché sur l'un des rails. Est-il suicidaire ? Curiosité attisée, il faut se résoudre alors à ne pas monter dans la rame pour en avoir le cœur net : non, finalement l’orthoptère s’est réfugié hors d’atteinte dans une quelconque anfractuosité, juste avant que le convoi ne redémarre. C’est que le grillon (ou la sauterelle…) a parfois réellement des tendances suicidaires. La faute à Spinochordodes tellinii. Ce petit ver connaît un cycle de vie très particulier, le stade le plus surprenant dans son karma se situant à la fin de son existence larvaire. Jusqu’ici, il vivait sa vie en tant que parasite bien à l’abri dans l’organisme de son hébergeur. Cependant, ayant atteint une taille trop grande, arrive le moment où il doit quitter son hôte. La difficulté étant de devoir rejoindre un milieu aquatique, seul à lui convenir à ce stade de son développement. Survient alors l'extraordinaire : ce petit ver prend littéralement possession de son hôte et parvient à lui dicter précisément sa conduite, à savoir… aller se suicider ! Il y parvient grâce à la diffusion de protéines bien spécifiques, qui miment celles de l’organisme du grillon : elles agissent alors sur le système nerveux central de l’animal. Spinochordodes tellinii peut alors ordonner très clairement ce qu’il veut faire faire à son hôte (bien loin de Boris Vian / Bison ravi mais somme toute proche du zombie ravi), en l’occurrence le faire plonger dans le premier ruisseau venu : il constituera alors une proie de premier choix pour une grenouille ou un poisson. Il lui faudra ensuite s’extirper de ce qu'il reste du grillon et remonter le tube digestif de son nouvel hôte jusqu’à la sortie. Cette minuscule mais exaltante existence peut nous délivrer un enseignement bien utile. Il faut ainsi passer la consigne : vermifugeons nos dirigeants et nos généraux, qui semblent parfois avoir des comportements hors de toute raison, à croire qu’ils sont téléguidés par des lobbies peu soucieux de l’intérêt public, ou pire par des déments. Le jus d'ail est justement – paraît-il – un excellent vermifuge. Le défi sera de leur en faire ingérer des quantités respectables, et cela de manière préventive. (Si Spinochordodes tellinii a déjà atteint les centres de contrôle, il est évidemment trop tard.) Sous prétexte de la dégustation d’une liqueur locale peut-être ? En tout cas pour ma part, la prochaine fois que des politiques me serreront la main lors d’une campagne électorale, je réserverai ma voix à celui qui aura l’haleine la plus aillée. Question de bon sens, voire de survie collective ; je vous incite d'ailleurs à revisionner Docteur Folamour.


Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.

Par Lazare
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