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ÈS que vous le pourrez – ce soir peut-être – courez au Portugal. De bonnes raisons pour cela : l’exotisme y est assuré, le paludisme proscrit, le nomadisme toléré. Louis
Pasteur aurait vu en ce pays (nous y reviendrons), une éclatante démonstration d’une de ses premières découvertes – d’ailleurs largement plus ignorée que d’autres qu’il a effectuées,
fermentation, vie microbienne et vaccination antirabique en tête –, la chiralité. Pour être précis, Pasteur est plutôt le père de la stéréochimie, ayant identifié de nouvelles applications en
chimie de cette notion antérieurement connue. Mais qu’est-ce donc que la chiralité ? C’est assez simplement la propriété que possède un objet ou un système s’il constitue l’image miroir d’un
autre objet ou système avec lequel il ne se confond pas. De tels objets se présentent alors sous deux formes, qui sont l’image miroir l’une de l'autre. L’exemple type est constitué par vos
oreilles, la gauche n’étant pas superposable à la droite (si elle l’est, tancez vos géniteurs). C'est le même principe pour les molécules : lorsque l’une d’elles possède une symétrie assez basse,
elle existe nécessairement en deux versions, pouvant cependant être différenciées par une propriété optique, la déviation de la lumière polarisée : l'un des composés la dévie à gauche et l'autre
à droite. Ainsi, l'acide tartrique se présente en double variante, lévogyre et dextrogyre. Ces propriétés sont largement utilisées dans l’industrie chimique, agroalimentaire et pharmaceutique. Le
plus intéressant et mystérieux est sans doute à venir : les acides aminés « naturels » constitutifs des êtres vivants ont privilégié la forme lévogyre (« tournant à gauche »
donc). Pourquoi cette prééminence d’une forme sur l’autre ? On pense, sans certitude, que la nature a favorisé l’économie de moyens et la praticité. Établissons un parallèle avec les
aiguilles des montres et horloges : elles tournent toutes dans le sens… des aiguilles d’une montre justement. Cela est probablement pure convention ; on pourrait imaginer qu’elles
progressent dans l’autre sens, et, surtout, que les deux systèmes coexistent sur Terre. Quelle perte d’énergie, de temps et d’argent alors pour les fabricants de pendules, que de tracas en
perspective pour les professeurs de trigonométrie (le mien m’en avait pourtant un temps causés de fort nombreux, mais je ne suis pas rancunier)...
Revenons à présent au Portugal. Ce pays est le correspondant chiral du nôtre, ce qui aurait donc réjoui Pasteur : il y a de grandes ressemblances, mais il n’y
a pas correspondance. Plusieurs éléments viennent appuyer cette affirmation.
Étudions en premier le cas de la tauromachie. Chez nous on épuise le
taureau avec des picadors montés sur des bêtes caparaçonnées. Dans une arène portugaise le cheval n’est pas protégé. Le couple qu’il forme avec son cavalier y gagne une grâce incomparable. Autre
différence, le taureau n’y est pas exécuté d’un coup d’épée. Un faux matamore (mais un vrai brave) se contente de le provoquer en s’approchant de lui, bombant le torse et les mains sur les
hanches, puis tente de stopper sa charge frontale à mains nues. (Dans ce fier pays, on sait vraiment ce que veut dire « prendre le taureau par les cornes ».) Pour mener à bien cette
ambitieuse mission c’est très simple, il suffit à l’intrépide de se coiffer d’une sorte de bonnet à pompon pendouillant – assez ridicule il faut bien l’avouer. J’ai d’abord cru à un couvre-chef
sortant littéralement de l’ordinaire, accessoire thaumaturgique indispensable à qui voudrait mener pareille entreprise. Que nenni, il est tout à fait commun, nos grand-mères portaient
probablement le même sous leurs couettes en duvet d’eider, les nuits de gel à pierre fendre. Vous remarquerez sur la photo que notre casse-cou se fait habituellement accompagner dans l’arène par
une bande d’amis, sans doute rencontrés la veille au soir à la buvette, et qu’il a convaincus, vapeurs d’alcool aidant, de l’accompagner dans cette équipée. Dégrisés et lucidité retrouvée, ils
tentent, semble-t-il, de trouver protection derrière leur hardi chef de file. Je crois que c’est surtout parce qu’ils n’ont pas eu le temps de passer chez le marchand de bonnets.
Courez au Portugal, et lorsque vous reviendrez – puisqu’il paraît que l’on revient de
tout –, ne manquez pas, après enquête, de révéler pourquoi les ailes des moulins y arborent des sortes de cruches de terre cuite. J’ai eu droit à plusieurs explications, au choix poétiques
ou triviales ; j’attends la vôtre avec intérêt.
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.