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L est des noms qui intriguent de par leur consonance
même. Parmi ceux-là on peut inclure « Baranoff-Rossiné ». Son porteur est surtout connu des amateurs d’art comme ayant été l’un des chefs de file de
l’Avant-garde russe au début du siècle dernier. Parmi vous, lecteurs, certains peut-être n’ont pu réprimer un bâillement. Sans doute parce qu’ils ne sont attirés ni par cette époque, ni par la
Russie, ni par l’art. Et pourtant, Baranoff-Rossiné est éminemment digne d’intérêt, car il n’était prisonnier ni d’un espace-temps, ni d’une forme d’art particulière : c’était un créateur libre
dans la pleine acception du terme, qui ne s’est d’ailleurs pas cantonné au seul domaine pictural, ainsi que nous le verrons plus loin.
Mais revenons pour l’instant à ce nom composé si curieusement, aussi bancal et improbable que le
seraient « Rimski d’Urville » ou « Dumont-Korsakov ». Né Lev Baranov en Ukraine en 1888, notre homme part pour Paris en 1910 et se fait appeler « Daniel Rossiné ». Influencé
par le cubisme et ses rejetons, tout en étant intéressé à la fois par la peinture, la sculpture et la musique, il affirme son originalité dès l'exposition de sa Symphonie n° 2,
sculpture polychrome faite d'« assemblages paradoxaux » qui soulèvera de nombreuses critiques moqueuses et attirera l’attention d’Apollinaire, entre autres.
Cette œuvre a disparu semble-t-il ; on peut peut-être s’en faire une idée en contemplant la
Symphonie n° 1 conservée au MoMA de New York. Vers 1915-1917, l’artiste donne une autre preuve de sa hardiesse créative en donnant le premier concert d’une invention délicieuse, le
« piano optophonique », associant audacieusement sons et couleurs. En voici une description : « Imaginez que chaque touche d'un clavier de piano d'orgue immobilise dans une
position choisie, ou fasse mouvoir plus ou moins rapidement un élément déterminé dans un ensemble de filtres transparents qu'un faisceau de lumière blanche traverse. Les filtres lumineux sont de
plusieurs sortes : des filtres simplement colorés, des filtres comportant des éléments graphiques, d'autres enfin comportant des formes colorées à contours définis. »
Du
psychédélisme en pleine Première Guerre mondiale… Rêvons un peu et imaginons ce curieux piano métissé avec le « piano à coquetèles » de L’écume des jours… Quel génie alors que celui de
l’homme, quel grand pas en avant dans l’histoire du monde, quelle jouissance pour l’ouïe, la vue et les papilles de l’épicurien, calé dans le cuir de son fauteuil club… L’inventivité de
Baranoff-Rossiné a engendré d’autres pépites : citons sa tentative d'appliquer l'art des couleurs à l'art militaire par la technique du « camouflage pointilliste », également nommée
« procédé Caméléon » – objet d'un accord de commercialisation avec Robert Delaunay –,
son « Photochromomètre » permettant de déterminer la qualité d’une pierre précieuse, son « Multiperco » pour fabriquer, stériliser et distribuer des boissons gazeuses… Sa mort prématurée dans les
années 40 nous a certainement privés de nombre d'autres merveilles propres à nous enchanter.
Il est en tout cas bien tentant d’associer la fertilité de son esprit à celui du tchernozium de son pays natal, et la richesse de ce
même terreau à la valeur de ses productions sur le marché de l’art, dorénavant si bien reconnue par certains qu’en 2008 l’une des ses peintures s’est vendue chez Christie's à Londres plus de
trois millions d’euros.
Ite in pace, car c’est ainsi que les hommes vivent.
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